Lettera n. 153

Mittente
Manzoni, Alessandro
Destinatario
Fauriel, Claude
Data
3 novembre 1821 (ce 3. 9bre 1821.)
Luogo di partenza
Milan
Luogo di arrivo
[Paris]
Lingua
francese, italiano, tedesco.
Incipit
Après tant de recherches
Regesto

Manzoni chiede notizie a Fauriel e gli sottopone alcune osservazioni sul romanzo storico e sulle difficoltà della lingua italiana. Parla del suo lavoro al romanzo e all'Adelchi e dei suoi futuri progetti letterari. Dà notizie di Visconti, Grossi e Berchet.

Testimoni
Edizioni
  • DE GUBERNATIS 1880, p. 326.
  • SFORZA 1882-1883, vol. I, p. 211.
  • SFORZA 1912-1921, vol. I, p. 538.
  • ARIETI-ISELLA 1986, lettera n. 153, vol. I, pp. 242-252, note alle pp. 827-830.
  • VITALE 1990, pp. 60-66 (parziale).
  • STELLA-VITALE 2000A, pp. 11-15 (parziale).
  • CARTEGGIO MANZONI-FAURIEL 2000, lettera n. 67, pp. 307-318, note alle pp. 318-330.
Opere citate

Adelchi; Il Conte di Carmagnola; Discorso sopra alcuni punti della storia longobardica in Italia; I promessi sposi; Lettre à M.r C*** sur l'unité de temps et de lieu dans la tragédie; [Spartaco]

+ Testo della lettera

N’ai-je pas aussi un peu de raison de vous en vouloir de ce que vous ne faites que m'indiquer des doutes sur la théorie des romans historiques? Cela pouvait être bien quand vous ajoutiez: nous en parlerons demain; mais à une distance qui parait s'agrandir de jour en jour par les difficultés de communication, vous êtes en devoir de vous expliquer. Comme j'ai ajourné dans le temps ce projet dont Visconti a écrit à Cousin, vos reflexions là-dessus peuvent m'arriver encore en temps utile; mon roman a peine commencé a été mis de côté, et j'ai, non pas achevé, mais fait le dernier vers de ma tragédie; je suis bien-aise d'avoir en celà suivi le conseil que vous deviez me donner. Pour vous indiquer brievement mon idée principale sur les romans historiques, et vous mettre ainsi sur la voie de la rectifier, je vous dirai que je les conçois comme une representation d'un étât donné de la société par le moyen de faits et de caractères si semblables à la réalité, qu'on puisse les croire une histoire véritable qu'on viendrait de découvrir. Lorsque des événemens et des personnages historiques y sont mêlés, je crois qu'il faut les representer de la manière la plus strictement historique; ainsi par exemple Richard Coeur-de lion me parait défectueux dans Ivanhoe. Pour les difficultés qu'oppose la langue italienne à traiter ces sujets, elles sont réelles et grandes, j'en conviens; mais je pense qu'elles dérivent d'un fait général, qui malheureusement s'applique à toute sorte de composition. Ce fait est (je regarde pour m'assurer que personne n'écoute) ce triste fait est, à mon avis, la pauvreté de la langue italienne. Lorsqu'un Français cherche à rendre ces idées de son mieux, voyez quelle abondance et quelle variété de modi il trouve dans cette langue qu'il a toujours parlé, dans cette langue qui se fait depuis si long-temps et tous les jours dans tant de livres, dans tant de conversations, dans tant de débats de tous | les genres. Avec cela, il a une règle pour le choix de ses expressions, et cette règle il la trouve dans ses souvenirs, dans ses habitudes qui lui donnent un sentiment presque sûr de la conformité de son style à l'esprit général de sa langue; il n'a pas de dictionnaire à consulter pour savoir si un môt choquera ou s'il passera: il se demande si c'est français ou non, et il est à-peu-près sûr de sa réponse. Cette richesse de tours et cette habitude à les employer lui donne encore le moyen d'en inventer à son usage avec une certaine assûrance; car l'analogie est un champ vaste et fertile en proportion du positif de la langue: ainsi il peut rendre ce qu'il y a d'original et de nouveau dans ces idées par des formules encore tres rapprochées de l'usage commun; et il peut marquer presque avec précision la limite entre la hardiesse et l'extravagance. Imaginez vous au lieu de cela un italien qui écrit, s'il n'est pas toscan, dans une langue qu'il n'a presque jamais parlé, et qui (si même il est né dans le pays priviligié) écrit dans une langue qui est parlée par un petit nombre d'habitans de l'Italie, une langue dans laquelle on ne discute pas verbalement de grandes questions, une langue dans laquelle les ouvrages relatifs aux sciences morales sont très rares, et à distance, une langue qui (si l'on en croit ceux qui en parlent davantage) a été corrompue et défigurée justement par les écrivains qui ont traité les matières les plus importantes dans les derniers temps; de sorte que pour les bonnes idées modernes il n'y aurait pas un type général d'expression dans ce qu'on a fait jusqu'à ce jour en Italie. Il manque completement à ce pauvre écrivain ce sentiment pour ainsi dire de communion avec son lecteur, cette certitude de manier un instrument également connu de tous les deux. Qu'il se demande si la phrase qu'il vient d'écrire est italienne; comment poura-t-il faire une réponse assûrée à une question qui n'est pas précise? Car, que signifie italien dans ce sens? selon quelques-uns ce qui est consigné dans la Crusca, selon quelques autres ce qui est compris dans toute l'Italie, ou par les classes cultivées: la plus part n'applique à ce môt aucune idée determinée. Je vous exprime ici d'une manière bien vague et bien incomplete un sentiment réel et pénible: la connaissance que vous avez de notre langue vous suggerera tout de suite ce qui manque à mes idées, mais, j'ai bien peur qu'elle ne vous amêne pas à en contester le fond. Dans la rigueur farouche et pédantesque | de nos puristi il y a, à mon avis, un sentiment général fort raisonnable; c'est le besoin d'une certaine fixité, d'une langue convenue entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent: je crois seulement qu'ils ont tort de croire que toute une langue est dans la Crusca et dans les écrivains classiques, et que, quand elle y serait, ils auraient encor tort de prétendre qu'on l'y cherchât, qu'on l'apprit, qu'on s'en servit: car il est absolûment impossible que des souvenirs d'une lecture il resulte une connaissance sûre, vaste, applicable à chaque instant de tout le materiel d'une langue. Dites-moi à-present ce que doit faire un italien, qui ne sachant faire autre chose, veut écrire. Pour moi, dans le desespoir de trouver une règle constante et spéciale pour bien faire ce mêtier, je crois cependant qu'il y a aussi pour nous une perfection approximative de style, et que pour en transporter le plus possible dans ses écrits il faut penser beaucoup à ce qu'on va dire, avoir beaucoup lû les italiens dits classiques, et les écrivains des autres langues, les français sur tout, avoir parlé de matières importantes avec ses concitoyens, et qu'avec cela on peut acquérir une certaine promptitude à trouver dans la langue qu'on appelle bonne ce qu'elle peut fournir à nos besoins actuels, une certaine aptitude à l'étendre par l'analogie, et un certain tact pour tirer de la langue française ce qui peut être mêlé dans la notre sans choquer par une forte dissonance, et sans y apporter de l'obscurité. Ainsi avec un travail plus pénible et plus opiniâtre on fera le moins mal possible ce que chez vous l'on fait bien presque avec facilité. Je pense avec vous que bien écrire un roman en italien est une des choses plus difficiles, mais je trouve cette difficulté dans d'autres sujets quoique à un moindre degré; et avec la connaissance non pas complete, mais très sûre que j'ai des imperfections de l'ouvrier, je sens aussi d'une manière presqu'aussi sûre qu'il y en a beaucoup dans la matière.
Je m'apperçois que je viens de faire un commérage litteraire insupportable: veuillez y voir le desir d'être instruit par vous, et contenter ce desir. Je serai plus laconique sur les autres sujets encore moins importans, dont il faut absolûment que je vous parle. |
Je reprends la plume, mon cher ami, pour continuer ma lettre deja trop longue, et je profite même de cette petite interruption pour vous parler encore de mes affaires littéraires: une telle persistance sur un tel sujet serait dans une seule lettre quelque chose de pis que de la prolixité; mais je me fais illusion, je suppose que c'est ici une autre lettre, j'oublie le passé; et si vous êtes fatigué de lire, je ne le suis pas d'écrire.
Puisque je vous ai dit que ma tragédie d'Adelchi était terminée, sauf révision, il faut que je vous dise aussi que je n'en suis pas content du tout, et si dans cette vie si courte, on sacrifiait des tragédies, celle-ci n'échapperait pas à la suppression. J'ai imaginé le caractère du protagoniste sur des données historiques que j'ai crû fondées, dans un temps où je ne connaissais pas encore assez l'aisance avec la quelle on traite l'histoire, j'ai bâti sur ces données, je les ai étendues, et je me suis aperçu qu'il n'y avait rien en tout cela d'historique, lorsque mon travail était avancé. Il en resulte une couleur romanesque, qui ne s'accorde pas avec l'ensemble, et qui me choque moi-même tout comme un lecteur mal disposé. J'ai écrit un discours historique que je publierai avec la tragédie, et qui rendra ce défaut encore plus sensible; et je vous dis tout cela afin d'adoucir par un humble confession le dépit que vous fera la lecture de ce pauvre Adelchi. Pour le discours, je n'ose pas prétendre, qu'il servira à éclaircir l'histoire du moyen age, je n'ai pas même aspiré à un tel resultat, je n'ai voulu que rendre l'obscurité visible, et démontrer que ce qu'on prenait pour de la lumière, n'en était pas. Vous vous plaignez de l'incertitude de votre histoire, et de l'arbitraire de vos historiens modernes! Mais ce n'est rien en comparaison de quelque partie de notre histoire, de l'époque des Lombards par exemple. Vous trouvez encor dans vos chroniqueurs et dans les lois franques des données pour découvrir ou pour déviner quelque chose sur la situation des romains sous les Francs; mais que pouvons nous dire ou supposer sur l'étât de la population indigène d'Italie dans ces deux siècles qui ne nous ont presque pas légué un nom latin? Vous savez ce que pouvait coûter un oeuil crevé à un romain gaulois, | dites nous un peu qu'elle était la dépense d'un romain tué dans ce pays-ci. Votre clergé romain, qui s'est tout de suite mis en rapport avec les conquérans a conservé une espèce de vie qui est restée dans l'histoire: pour nous tout est muet. Quant aux historiens modernes, je vous avoue que j'ai de la peine à comprendre comment ils ont pu passer à côté des problèmes les plus importans sans les apercevoir, ou croire de les avoir resolus par des formules vagues, lâches, vulgaires, qui ne sont susceptibles d'aucune application un peu étendue à l'ensemble des faits qu'elles pretendent caractériser, par des formules ou il n'y a que la clarté necessaire pour y découvrir une grande erreur. Pour moi j'ai traité mon sujet d'une manière fort large, comme vous l'aller voir par le petit apperçu que je vais vous en donner. Je leur ai fait à sçavoir qu'ils n'en savent rien, et je leur ai dit que je n'ai rien à leur dire; après quoi je les quitte en les priant de faire de longues études pour nous dire quelque chose. Vous m'avouerez que c'est un pas de fait.
Quoique l'indication legère que vous me donnez du projet que vous avez eû de composer un roman historique m'ait donné bien du desir d'en voir un jour l'execution, j'ai vu avec plaisir que vous y avez renoncé pour le moment: tout regret est suffoqué par l'empressement ou je suis de voir votre grand ouvrage achevé. Mais j'espère que vous reprendrez celui-là aussitòt que vous aurez ôté la main de celui qui vous coute dejà tant de temps et de soins, et dont le fruit est bien plus près d'être cueilli. Je vous en ai un peu voulu pour l'idée que vous avez eu de refaire une certaine traduction: êtes vous fait pour cela? et voulez vous de la perfection en tout? et faudrat-il toujours vous dire comme à Alceste, qu'il vous faut accoutumer votre ame à souffrir ce qu'ils font? Je corrige actuellement Adelchi et le discours pour les livrer à la presse, je redigerai après un autre discours que je médite depuis longtemps, sur l'influence morale de la tragédie, et après je me mettrai à mon roman, ou à une tragédie de Spartacus, selon que je me trouverai | plus disposé à l'un de ces deux travaux. Dans l'un et dans l'autre cas, je profiterai de la première occasion pour vous consulter: tenez vous le pour dit.
[...]
J'oubliais de vous remercier de la copie que vous avez bien voulu faire tirer et m'envoyer de la lettre à M.r C[hauvet]. A-t-elle paru? Et que va-t-elle devenir à la veille, et sur tout dans le plein jour de la superbe session qui va s'ouvrir? Qui voudra de la littérature à-present?
[...]
P. S. J'ouvre le paquet pour rëunir cette feuille à la premiere, puisqu'on me l'a rapporté en disant qu'on me laissait encore quelques momens. |
Je ne scais que vous dire de votre persistance si amicale à vouloir preserver du déluge cette pauvre lettre à M.r C[hauvet]. Je vous remercie aussi de la pensée que vous avez eûe de pubblier en français la lettre de Goethe. Ces choses là ne devraient pas raisonnablement faire beaucoup de plaisir; mais quand elles en font, je crois qu'il vaut mieux l'avouer, que de dissimuler la reconnaissance pour pouvoir feindre la modestie. Puisque je suis sur ce chapitre, je vous dirai que Goethe a eû l'extrême bonté de revenir encore dans un autre n.o de son journal sur Carmagnola. Si j'en avais le temps je ferais copier son article pour vous l'envoyer. Ce sont des reflexions sur une critique annoncée et promise dans la «Bibliot[hèque] Italienne». Je suis confus de voir un tel homme s'intéresser à ce point à un tel débât, et perdre un peu de son génie et de son temps dans la recherche des motifs littéraires qui ont conduit le journaliste. Pour trouver, le génie ne suffit pas, il faut que ce que l'on cherche existe: or il n'y a pas de motifs littéraires dans tout cela. Ce qui m'a fait un véritable plaisir dans ces pages de Goëthe, c'est un ton général, et des expressioils d'une bienveillance, que j'oserais presque appeler paternelle. Au milieu des dégouts qu'on éprouve dans cette active et oisive carrière des lettres, c'est une consolation que ces rapports avec des hommes supérieurs par leur indulgence comme par leur esprit.